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Edouard Baer, moi… et la meuf de La Banque Postale !

Tout sonnait comme une promesse d’amour. Moi étendue sur mon lit, tirée du sommeil par un réveil brutal, qui devait s’adoucir entre ses bras, sa voix chaude contre mon oreille… Il est 7h du matin, et comme dirait Jacqueline Taieb, « faut se réveiller ».

  

C’était prévu pour ce matin. Enfin ! Il l’avait annoncé sur Facebook, le retour d’Edouard Baer dans les studios de Nova qu’il avait désertés depuis 2001. Autant dire une Odyssée (vous l’avez ?).

Bref ! J’étais prête. Offerte… Il y a eu le jingle qui a annoncé l’émission, Plus près de toi… mon Dieu. « Pouêt pouêt la hulette, tagada la queue du rat » ! Il y a eu un autre jingle de leur partenaire Hello Bank « Enfin une matinale qui déménage les méninges et fait bouger sous la douche ». Bon. Et puis il y a eu sa voix suave, reconnaissable entre (cent) mille. Ses excuses pour ce jingle « un peu ringard ». Égal à lui même, offusqué sans esclandre, moqueur sans méchanceté, espiègle, idiot intelligent, poétique et con.

Il est un peu stressé, il dit qu’il pensait que c’était demain, qu’il a été sorti de son lit. On a l’habitude. Ne pas être prêt pour le roi de l’improvisation c’est la base, c’est le décor. « Tout est en préparation ». Je commence à me réveiller doucement… Je m’étire… Nous sommes ensemble depuis environ une minute quand le mec du flash info débarque dans la chambre.

Débit de mitraillette. Le garçon ne respire pas. Ce n’est pas possible de parler aussi vite. Il évoque le débat Trump/Clinton qui a eu lieu dans la nuit, alors que de toute évidence ce matin à la machine à café on ne parlait que de l’émission d’hier : Une Ambition Intime sur M6. Mais on est sur Nova. Pendant les infos on attend un son qui n’arrive pas. Parce que non seulement Edouard Baer n’est pas prêt, mais la régie non plus ! Fin du flash. On évacue le mec, tout bleu, sur un brancard. Retour de mon aimé au micro et… JINGLE : « Ho soyez sympa, envoyez encore un peu de pub » ! Entre lui et moi tout d’un coup : le Prix de la page 111, Do not Obey (« un disque Milan ! »), Society, Le Festival des scène ouvertes à l’insolite. C’est chiant mais ça passe.

Arrive dans le studio une jeune journaliste. Elle part se lancer dans les rues de Paris pour interroger les passants sur le thème du « retard ». Second degré Nova. Un faux invité lui succède : Professeur Dudicourt, conseiller en sexualité. Enfin immergée dans la pure absurdité baerienne, celle qui digresse, celle qui se perd, sans prévenir la musique se lance ! L’espace d’un instant je me demande si la régie n’est pas dans un autre immeuble, ou dans un autre pays. Qui sait ?

En toute décontraction, Edouard interviewe l’homme de ménage de la radio. Puis passe un appel à Tito qui se réveille au beau milieu de la nature et nous la décrit. Edouard dresse alors une « nappe de table » (comprendre un fond musical – et si c’était lui le régisseur ?). Beauté de l’instant comme seul Baer sait en créer, nature éphémère. Ce moment bucolique dans une matinale fallait oser, c’est original, c’est décalé, on voudrait que ça dure, sauf que… JINGLE : « Je kiffe la pub » ! Et là le second degré ne passe plus.

Showroom privé, Twingo french touch et la meuf de la Banque Postale, probablement la copine du mec qui fait le flash info, qui lit les conditions générales de vente comme si elle allait rater son train. Tu ne sais pas pourquoi, pour gagner du temps ? Mais si au final on n’y comprend rien ? C’est obligé tout ça ? C’est contractuel je veux dire ?

 

 

L’ironie enjouée, Edouard revient dans la chambre : « Mais y a des pubs, y a des pubs extraordinaires ! » Il tient deux cafés à la main : « Alors ceux qui viennent pour les écrans pub il y a 7h34 le prochain. Y’en a un très bien à 7h54 avec des banques et tout. Y a vraiment le meilleur de la pub ».

On rejoint la jeune reporter, qui n’a trouvé personne à interroger dans la rue. Elle nous décrit ce qu’elle voit sur un banc : un trognon de pomme et du pain. « Je ne suis pas sûr que cette émission continue d’être retransmise mais on continuera à la faire avec beaucoup de plaisir » !

Ni une ni deux, on file prendre le pouls des marchés. Mais pas ceux que l’on croit ! Direction les Mines de Montpellier pour savoir quel légume se vend le mieux aujourd’hui. « Parce que c’est une radio bobo ». La courge, nous dit Kamel. On se marre, et, ah merde, déjà ? Jingle Hello bank, retour du mec du flash info sous coke et juste après devinez quoi ? … LA PUB ! Et Edouard de continuer le show, mais qui ne s’en remet pas non plus. « Prenez des crayons, notez et achetez tout ce qu’il y a à vendre ! ».

Vous vous lassez ? Moi aussi. Ford, Intermarché… les mecs hurlent.

Je baisse le volume. J’ai l’impression d’écouter la matinale de Skyrock. Sauf que j’aurais vingt ans de trop. Trop long. Trop saccadé. Avec toutes ces interruptions, Edouard n’est plus du tout près de moi, il est loin. A peine le temps de s’installer et JINGLE. J’ai une pensée pour tous ces parents dans leur lit le dimanche matin : ils sont bien, ils s’embrassent… quand soudain les gosses débarquent en hurlant et sautant sur le lit ! Quand il reprend enfin le micro je n’y suis plus. Il est 7h41. Des journalistes attendent dans la pièce à côté : Groland, les Inrocks, Libération. On discute du débat Trump / Clinton. C’est très court. On n’est pas sur France Culture non plus ! Il enchaîne sur une poésie lue par une petite fille qu’il manque de traumatiser avec une de ses blagues. Mais on ne souviendra pas de ce super moment car il s’apprête à être balayé… Et là, c’est la coupure pub de trop. Genre bombe atomique auditive, tunnel de minutes interminables : Toyota Yaris, l’expo MMM, Citroën, Coyot, Renault Pro plus. Je ne comprends pas. On est sur une radio « bobo » et il n’y a que des pubs de bagnoles pas du tout écolo. Showroom privé, Citroën portes ouvertes, et La Banque Postale, encore ! Mêmes pubs ringardes qui beuglent.

Edouard reprend le micro, affolé : « Je n’ai jamais vu autant de pub de ma vie, je ne sais pas quoi en faire ! ». Moi non plus. Toute la poésie de l’instant d’avant est annulée. Je suis tendue. On retourne au reportage dans la rue mais le cœur n’y est plus. J’essaye de me remettre dedans, il est 8h02, et le retour du mec du flash info m’achève. Ce n’est pas possible.

– Désolée Edouard mais je sors du lit… Je te quitte !

Il me regarde, consterné :

– Mais comment ça ? On n’était pas bien toi et moi ? Pouêt pouêt la hulette, tagada la queue du rat !

– Si, on était bien, mais je ne peux plus là…

– Mais comment ça enfin, tu ne peux plus ? Reste…

– Non. Si tu veux que je reste Edouard, il faudra que tu choisisses : c’est la pub ou c’est moi !

Il essaye de me retenir. Je change de station.

Sur une autre onde musicale, la chanson de Jacqueline Taieb : « Il est 7h du matin, faut se réveiller. Haaannnn j’ai sommeil… Bon alors un peu de musique pour se mettre en train. Je sais pas moi quelque chose comme « Talkin’ ‘bout my chchch-generation ». Ouais… c’est pas tout à fait ça ! »

 

Non, effectivement, la matinale de Nova, avec toutes ces pubs, c’est pas tout à fait ça.

 

(Source : Magazine Dissemblances)