Recherche :
Top
 

Je ne suis pas #metoo

Moi aussi, j’ai commencé à rédiger derrière mon petit écran d’ordinateur, ma petite expérience personnelle – je dis « petite » parce que si j’avais été violée, j’ose espérer que s’il m’avait pris l’envie d’en parler à quelqu’un, je l’aurais plutôt fait auprès de la justice ou auprès d’un psychanalyste, bref d’une personne susceptible de m’aider. Moi aussi, l’espace d’un instant, j’ai voulu jeter en pâture un nom.  J’ai voulu ajouter au déferlement général mon sentiment d’impunité face à cet éditeur qui, un jour, me conseilla de faire des piges pour le site pornographique Jacquie et Michel afin qu’il « connaisse enfin [mon] minois ». Et puis j’ai relu nos mails échangés avec cet homme. Et de nous deux, ce n’est pas lui qui m’a le plus dégoûté, c’est moi. Il est temps d’arrêter de se mentir.

J’aurais pu lui faire remarquer qu’il ne demanderait jamais ça à un homme

 

J’aurais pu lui dire d’aller se faire mettre en premier chez Jacquie et Michel. J’aurais pu me venger en empoissonnant son chien – s’il avait eu un chien -, j’aurais pu balancer son petit traitement de faveur dans la presse, j’aurais même pu me pointer dans son bureau de merde et lui mettre une bonne claque. J’aurais pu faire tout cela. Mais je ne l’ai pas fait. Et je me suis demandé pourquoi.

 

Était-ce dû à mon éducation de petite fille ? Non. A chaque fois que j’ouvrais la bouche, tout le monde dans mon entourage était esbaudi. Était-ce dû à une domination masculine apprise à l’école ? Non. J’ai toujours été du genre première de la classe et plutôt populaire. Je n’ai pas de souvenir d’homme brimant ma parole ou lui donnant moins d’intérêt. Au contraire. J’ai donc dû regarder les choses en face : je n’ai rien dit à cet éditeur parce qu’une partie de moi pensait qu’il tenait d’une manière ou d’une autre, ma carrière entre ses mains. Et que j’avais plutôt intérêt à entrer dans son jeu, à cautionner sa bêtise, à faire comme si tout ça ne me dérangeait absolument pas et même à m’en rendre complice, si je ne voulais pas me le mettre à dos par la suite. Voilà la vérité : je ne suis pas une victime, je suis tout simplement coupable. Je suis coupable de ne pas avoir été assez intègre avec moi-même. Je suis coupable de m’être laissé guider par la peur de me faire exclure d’un jeu, quand bien même ses règles me répugnent.

 

Quand Morandini est accusé d’abus sexuel sur de jeunes garçons à qui il faisait passer des castings via sa boîte de production, je n’ai pas vu de hashtags de solidarité déferler pour dénoncer son porc. Pourtant c’est exactement la même chose. Les hommes tels que Weinstein, Morandini, ce petit éditeur, tout comme n’importe quel personne possédant un ascendant difficilement renversable, ne traduisent pas un problème de harcèlement féminin. Ils traduisent un problème de domination de pouvoir. La concentration du pouvoir entre les mains d’une même personne le rend par nature prédateur car il est en position de soumettre des gens à sa volonté. Qu’il soit un homme qui abuse des femmes n’est qu’une conséquence. Car ce sont en grande majorité des hommes qui occupent les postes de pouvoir. Et ma question est : que ferions-nous demain si nous, les femmes, prenions d’assaut ces postes de pouvoir ? Ne deviendrions-nous pas comme eux ? Est-ce qu’on ne perpétuerait pas ce système qui nous oppresse ?

Les dérives résultant de la concentration du pouvoir ne sont pas affaire de genre

 

Quand nous nous rendons dans une grande surface qui asservit des producteurs par son pouvoir immense de distribution et que nous poussons notre caddie la tête baissée en le remplissant de produits pourris qui détruisent à l’autre bout de la chaîne des cultures et des peuples, est-ce que ce n’est pas la même chose ? Nous passons notre temps à glorifier les histoires comme celle de Rosa Parks qui eut le courage de se rebeller contre un système ségrégationniste absurde. Mais en attendant, nous restons tous sagement assis au fond du bus.

 

L’affaire Weinstein n’est pas l’arbre qui cache la forêt du sexisme. Il est l’arbre qui cache la forêt de la domination du pouvoir et de l’argent. Et tant que l’on renverra dos à dos hommes et femmes pour se rejeter la faute, la lutte n’aura pas lieu et les abus continueront.

 

Moi aussi, j’ai commencé à rédiger derrière mon petit écran d’ordinateur, ma petite expérience personnelle et puis soudain j’ai ressenti l’immense malaise de faire de mon sexe, avec ce témoignage a première vue libérateur, une fois encore, un sexe faible. Je le répète alors : je ne suis pas victime de cet éditeur. Je suis coupable de n’avoir pas rétorqué et il ne tient qu’à moi désormais de me demander ce que je suis prête à accepter ou non, pour donner un sens à ma vie et faire avancer ma carrière. On ne change pas le monde avec des hashtags, on change le monde avec des actes. Et sur ce point, hommes comme femmes, sommes tous autant responsables.

Derniers commentaires

  • Yo 18 octobre 2017, 14 h 37 min Répondre

    Ouesh grosse !
    Avec les retours des resoc (REseaux SOCiaux) actuellement, j’avoue que j’étais un peu mal à l’aise également ; pas en tant qu’homme, mais en tant qu’humain. C’est si facile de se cacher derrière un #Tweet en dénonçant, sans preuve aucune au passage, que M. X est un sale vieux gros pervers dégueulasse. Attention, je ne parle pas de ce qui s’est réellement produit, où j’espère bien qu’il y’aura des poursuites etc., je parle de ceux qui « profitent » de cet élan actuel pour balancer à tout va.
    Et du coup, ton texte arrive simplement à sortir ce ressenti que je n’arrivais pas à exprimer, chapeau 🙂
    Ah la la, qu’il est facile de penser que dorénavant si un truc ne me plait pas je le dirais, je changerais de façon de faire. Mais qu’il est dur de le mettre en pratique … Je ne souhaite à tous beaucoup de courage !
    Bises Carotte <3

  • Elise de la gorce 18 octobre 2017, 23 h 36 min Répondre

    Hello, je suis tout à fait d’accord avec toi pour dire que les dérives du pouvoir et de la richesse n’ont pas forcément de rapport avec le genre : une nounou peut maltraiter un enfant, un infirmier peut abuser de personnes âgées ou malades… En revanche, la concentration du pouvoir au travail, elle, est bien une affaire de genre . Comme tu le dis déjà, les femmes sont plus systématiquement harcelées parce qu’elles ne sont pas dans une position de pouvoir.
    Mais on peut aller plus loin : il y a plein de formes de harcèlement possible sur quelqu’un qui vous est soumis hiérarchiquement. On peut refuser de donner à manger à un enfant ou un vieillard, frapper, ou simplement harceler à coup de remarques dégradantes, y compris au travail. Le fait que ton supérieur ait tourné ses remarques autour du thème du sexe n’est pas neutre : c’est un thème qui rappelle d’emblée l’identité sexuelle différente des personnes en présence, et qui se sert de ce langage là, et pas d’un autre, pour établir une relation de domination malsaine. Même si tu t’es jugée complice de la situation, cela ne change rien au caractère déplacé de ce qu’il a dit, et au fait que c’était un comportement sexiste. Et je trouve que tu es un peu injuste avec toi même : (1) tu n’as pas sollicité, initialement, ces remarques (2) ensuite, tu as fait avec, afin de garder des possibilités de carrière. Même si je comprends très bien que cela puisse donner un sentiment de compromission, c’est lui qui a posé les conditions du jeu. Sans compter que compromettre quelqu’un moralement est un bon moyen de s’assurer une domination sur quelqu’un : cela l’empêche de se trouver légitime à se récriminer, et éventuellement parler lui ferait alors risquer sa réputation.
    Enfin, on peut se faire harceler par des collègues qui ne sont pas des supérieurs, même si un rapport de hiérarchie est une circonstance aggravante. Et cela arrive assez souvent pour les violences de genre au travail (ambiance générale du bureau), rétablissant ainsi une hiérarchie officieuse sur la base du sexe.

  • Réaction 24 octobre 2017, 8 h 58 min Répondre

    Oui, par les actes mais ce hashtag #meToo est peut-être un moyen de prendre conscience COLLECTIVEMENT de l’ampleur du phénomène de Masse, une prise de parole collective. On le « savait » et bien on le « dit »… et après on le « réagit » … il faut arr^ter de se flageller de ne pas avoir eu la bonne réaction pour se défendre, à l’origine c’est l’agression qui est à dénoncer à remettre en cause, pas la culpabilité de la victime (et si, et si, et si …). et si il n’y avait pas eu d’agression hein, dans ce sens là, ça me semble plus pertinent comme introspection. et aussi se poser la question : pourquoi la société est en arriver là , ça aide aussi pour enrailler le phénomène de masse … les actes anormaux (harcèlement, agression) sur de beaucoup de femmes. le phénomène semble sociétal … // Après de manière individuelle , bien entendu porter plein, thérapie etc… // Mais dénoncer une situation collectivement pour dire stop me parait déjà une action en soi pour reconnaitre un réel problème.

Commenter