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Abattre l’ennemi… en nous ?

Juan Branco était ce week-end l’invité de l’émission de radio « Les Incorrectibles », sur Sud Radio, pour présenter son nouveau livre « Abattre l’ennemi ». Une occasion rare d’entendre s’exprimer l’ancien avocat de Julian Assange, Jean Luc Mélenchon et plus récemment des Gilets Jaunes ou encore de Piotr Pavlenski et également auteur du précédent livre « Crépuscule », à charge contre l’oligarchie et le système de la « macronie ». Hélas, en dehors de deux informations essentielles que l’on apprend dans cette vidéo, qui sont :

1/ Que Nicolas Sarkozy peut encore se présenter en 2022 (c’est à dire qu’aujourd’hui en France, la condamnation d’un homme politique à une peine de prison ne pourrait pas l’empêcher de se présenter à la fonction suprême de la République).

2/ Que les indemnités versées par le gouvernement en contrepartie du confinement imposé (et donc la dette qui ira avec) sont de toute évidence plus importantes que ce que l’on croit, si elles incluent comme il le prétend le maintient du niveau de vie de tous les français (sur des bases de l’année précédente) et non pas l’indemnisation des plus défavorisés (tant mieux, l’idée n’étant pas de créer des hiérarchies de souffrance, loin de là, mais la nouvelle saisit).

En dehors donc de ces deux informations, pour le reste, Juan Branco nous apparaît ici , hélas, comme un personnage un peu hors du temps (trop loin derrière ou trop loin devant ?), en ce sens qu’il semble tout simplement rêver de voir l’avènement, on le comprend, d’une idéologie jamais tentée jusqu’alors qu’on appelle : l’anarchie.

« Un personnage hors du temps »

Malheureusement, tout noble cet objectif soit-il, nous semblons partir à ce jour de trop loin, en terme d’éducation de la population (de « mûrissement », car l’anarchie est extrêmement exigeante et ne peut pas émerger dans le système éducatif actuel tel qu’il est conçu, ni dans le système économique actuel) pour arriver à ce modèle de fonctionnement.

Et, bien que son discours parle aux cœurs révoltés, exaltés, on se demande si une grande majorité, silencieuse et modérée, ne désire pas simplement, loin d’être animée par un grand idéal : en finir avec l’impunité, retrouver un peu de poids décisionnel, de souveraineté (à l’étranger et dans le pays) face aux monopoles et d’en finir avec la situation actuelle (il est urgent de sortir de l’urgence, des collectifs y appellent, comme par exemple le collectif RéinfoCovid), afin de retrouver un espace de liberté d’agir et d’entreprendre ?

« S’abandonner à la colère et à la violence ? »

En effet, combien de français sont réellement en demande de participer tous les jours à une vie démocratique exigeante ? N’est-il pas important de questionner cela avant de vouloir faire s’effondrer le système actuel ? Aussi, quand il dit « prendre les fourches », donne-t-il à l’inverse, pour cette majorité silencieuse, l’impression que le pas est infranchissable car cela semble supposer la violence (même si on peut parler de « violence symbolique », qui maîtrise les subtilités de ces nuances ? Qui sont des mots qu’on apprend à mettre sur une réalité quand on a eu la chance de faire des études poussées, par exemple de sociologie), en bref : de s’abandonner à la colère et à la vengeance. Mais pour mettre quoi à la place ?

Car, malheureusement, tout accaparé qu’il semble être par les « marquis » et les incompétents dont il souhaite l’effondrement (et c’est tant mieux car comment aurait-il pu décrire avec autant de minutie les mécanismes d’accaparement du pouvoir ? Ce pour quoi il faut le remercier encore aujourd’hui), il semble participer néanmoins d’un discours alimentant l’impression de « tous pourris » délétère, qui donne l’impression qu’aucun homme, ni aucune femme politique, à ce jour, n’est digne des fonctions qui lui ont été données et que rien ne peut être fait à auteur d’Homme.

Comme si les maires, par exemple, pour ne citer qu’eux, les centaines d’élus de la République, pris dans des réalités locales, ne souffraient pas de l’autonomie qu’on leur a progressivement retirée, de l’impuissance qu’ils ressentent depuis plusieurs années.

« Refonder le contrat social »

Oui, les institutions ont depuis trop longtemps été mises à l’épreuve (perverties) par un libéralisme sans freins, devenu mondial, qui s’est infiltré dans l’état sans garde-fous, menaçant la souveraineté des peuples, tous aveuglés que nous semblions être, et ce malgré l’effondrement du mur de Berlin, par l’idée qu’il existait encore un contre-pouvoir, une alternative vivace, héritière du rêve communiste de la lutte des classes. Alors qu’on avait tout simplement acté, il y a plus de trente ans, que le système mondial serait le capitalisme (ou à la limite l’espèce d’hybride mêlant communiste et capitalisme à la chinoise et que notre pays semble parfois expérimenter en ce moment, à une moindre échelle).

Oui, nous avons laissé une forme de finance prédatrice, qui piller, qui réduire jusqu’à l’asphyxie nos services publics les plus rentables (les mécanismes en œuvre sont complexes mais de nombreux économistes peuvent expliquer ce qu’il s’est passé, pour en arriver à la situation qui est la notre aujourd’hui), d’abord dans l’illégalité puis peu à peu en faisant les lois en sa faveur, dans la plus grande légalité (c’est d’ailleurs la rupture qui semble d’être opérée avec Emmanuel Macron, qui veut à ce jour en finir avec les anciennes figures de la politique française, qui, si elles n’étaient pas moins corrompues, étaient moins discrètes et n’avaient pas la loi avec elles). Il n’en reste pas moins vrai que le régime démocratique français, en place depuis la révolution française, a été construit sur des bases qui permettent encore, si on peut l’espérer, (il faut en appeler aux juristes pour nous répondre), de refonder le « contrat social ».

« Une vision très romantique de la révolution »

Le problème, et on l’entend dans son vocabulaire, c’est que Juan Branco semble avoir une vision très (trop ?) romantique de la révolution. Comme si, dans son idée, le peuple s’était élevé spontanément contre le roi Louis XVI. Alors que l’on sait aujourd’hui que c’est une concordance de faits qui ont permis à ce moment d’advenir, dont notamment : une famine qui a mit le peuple à bout (c’est pourquoi la situation actuelle porte les bases favorables à une révolution), couplé au ras-le-bol d’une bourgeoisie de plus en plus influente, étouffée par la royauté et le clergé, se voyant limitée dans sa création de richesse, son ascension au pouvoir et ses libertés.

Et en ce sens, Juan Branco fait partie de cette bourgeoisie à qui on ne donne pas assez de place, qui pourrait entraîner le peuple avec lui dans la fronde. Et l’on peut d’ailleurs penser que derrière lui, d’autres forces aujourd’hui pourraient pousser vers ce mouvement et amener à un rupture avec un ordre qui ne convient plus ni aux uns, ni aux autres.

Mais ce qu’il faut prendre en considération, si un moment révolutionnaire était effectivement de nouveau en France sur le point d’advenir, c’est que, d’une part, nous ne sommes plus dans la situation de 1789 (l’Histoire ne repasse jamais deux fois le même plat et la France n’est pas incluse dans la même réalité géopolitique et sociale) et, d’autre part, il me semble que demander aux plus faibles de faire encore les sacrifices de la révolution (car un blocage du pays entrainerait encore un appauvrissement, dont on sait qu’il n’est souhaitable pour personne, surtout depuis la succession de confinement subis) relève selon moi d’un fantasme un peu égoïste d’une personne qui se rêve seul général, même idéologique, d’une armée sans chef.

« Quoi de neuf depuis les travaux de Bourdieu ? »

En effet, même s’il réfuterait sans doute l’accusation (enfin le soupçon, car qui suis-je, qui sommes-nous pour savoir ce qui se loge vraiment dans le coeur d’un Homme ?), en répondant vouloir donner les instruments au peuple de sa propre émancipation via son livre « Abattre l’ennemi », il n’en reste pas moins vrai que, par le titre même de son livre qui est une provocation (car on se doute bien qu’il ne s’agit pas de guillotiner les dirigeants réellement), il mobilise des affects négatifs, non pas constructifs mais destructeurs, à l’attention d’un peuple déjà pris dans une colère et un sentiment d’injustice (réelle) qu’on connaît.

Loin de l’idée du « surhomme » de Nietzsche qui voudrait dépasser la guerre, ou des réflexions de Kant dans son traité « La paix perpétuelle » écrit pourtant sous le régime de la Terreur (mais qui voulait à tout prix continuer de chercher la stabilité de la fragile République, quand la France était livrée aux règlements de compte et aux opportunismes), par cette posture, Juan Branco ne se place certes pas comme un chef d’état comme celui qu’il vise, mais au moins comme un guide. Un guide comme une figure sacrificielle quasi christique, en qui tant de gens espèrent, dénonçant avec une bravoure certaine l’avidité et la corruption mais après tout, quoi de neuf depuis les travaux de Bourdieu sur la lutte pour ses intérêts de classe ? Sinon qu’il en est une démonstration implacable. Mais après ?

« Un peuple fantasmé ? »

Peut-être naïvement, ne peut-on pas croire qu’il existe une possibilité de sortir de ce système défaillant en épargnant ce peuple qui a déjà assez souffert ? Notre pays est-il si pourri qu’il n’existerait plus d’hommes ni de femmes (politiques ou de la société civile) qui ont envie de prendre une place qu’on ne leur donne pas ou plus aujourd’hui ?

Et ces hommes et ces femmes devraient-ils ou devraient-elles tous et toutes se trouver forcément dans ce « peuple » fantasmé (un peuple qui serait par ailleurs, par essence « bon », parce qu’il est opprimé, alors qu’il est probablement comme tout Homme : animé de penchants lumineux et sombres et pas moins potentiellement corrompu que tout Homme et donc pareillement capable de réinstaller une tyrannie d’injustice, guidée par l’avidité et la vanité) ?

Un peuple fantasmé via le prisme d’un homme qui se vivrait un peu comme l’auteur naturaliste du roman « Les misérables », Emile Zola, qui aurait entraperçu une réalité en sortant de sa cage dorée dans laquelle il se sentait enfermé et solitaire (peut-être de par sa position initiale de marginal au sein même de cette population ? Proche de la position particulière du « transfuge de classe »), cage d’où il se serait échappé à l’occasion des manifestations avec les Gilets Jaunes, prétendant depuis, animé d’un amour sincère pour ceux qu’il y aurait rencontré et qui le sauvèrent lui-même de sa propre corruption, en avoir saisi l’essence complexe… alors qu’il l’avait idéalisée ?

« Renverser démocratiquement cet ordre des choses injuste ? »

Partant d’une réalité plus complexe d’un « peuple » hétéroclite socialement, serait-ce trop optimiste de penser que les français pourraient, sans faire table rase de tout, tenter de renverser démocratiquement cet ordre des choses injuste pour de nombreuses classes sociales (des plus pauvres aux plus aisées), via le suffrage universel et les élections de 2022 ? En saisissant une main amie qui leur est tendue, comme par exemple celle d’un homme comme le député béarnais Jean Lassalle (dont j’invite quiconque ignore son action passée au service de la nation en 40 ans de vie politique, à aller voir le site du mouvement Résistons !) ? Et de travailler avec lui et avec les élus qui font partie de son groupe « Libertés et territoires » à l’assemblée Nationale, à refonder les bases de notre « contrat social » dans la joie.

N’est-il pas l’heure de voir qu’il existe aussi en France, malgré la corruption de quelques individus, des journalistes qui se battent pour leur indépendance, des chefs d’entreprise français (dans l’industrie, le numérique, l’agriculture…) qui en ont marre de se faire écraser par les géants étrangers, des juristes et des médecins qui veulent retrouver de l’intégrité dans leur travail, des travailleurs qui veulent retrouver une rémunération juste ou des patrons retrouver de justes impôts… ? Et que ces personnes attendent peut-être autre chose qu’une prise de la Bastille sanglante (même dans le symbole), opposant les uns aux autres, mais une réforme honnête d’institutions devenues défaillantes, sans haine mais avec efficacité et bon sens ? C’est à dire, sans livrer le pays à une guerre civile qui serait un désastre pour les plus petits encore une fois, car la guerre n’a jamais été bonne ni pour le progrès, ni pour la prospérité…

Bien sûr, identifier les mécanismes qui ont échoué à se prémunir de la corruption des Hommes pour les changer, dans la solitude d’un bureau, est un travail minutieux et moins simple que de s’autoproclamer contempteur des anciens dieux. Pourtant, si les forces comme celles de Juan Branco pouvaient dédier leur temps à se faire les serviteurs du pays au côté d’hommes et de femmes qui mènent le même combat que lui, peut-être pourrions-nous enfin libérer les français (surtout les moins influents) de ce sentiment d’impuissance et leur restituer enfin un peu de leur souveraineté perdue.

« Dessiner un futur désirable pour nous-même »

Au fond, si premier acte fondateur vers l’anarchie il devait y avoir, ce serait peut-être déjà, pour chacun de nous, d’arrêter de regarder les personnes qui entretiennent notre enfer et de dessiner un futur désirable pour nous-même, pour nos proches (car le libéralisme économique n’est pas non plus qu’un enfer, malgré ce que les monopoles d’argent et d’état qu’on a laissé se constituer aujourd’hui en ont fait, nous oublions parfois qu’il est aussi un instrument de paix, par interdépendance, entre les peuples) mais aussi pour le bien commun.

Enfin, de regarder avec courage la réalité des souffrances modernes et de réformer, ensemble, pour qu’elles cessent, nos instances décisionnelles et nos apprentissages, loin des anciennes idéologies dont il est peut-être temps de faire le deuil de les voir advenir.

Et si l’heure était venue, avec Juan Branco mais aussi avec d’autres, de rejeter avec fermeté les anciens dieux et d’en célébrer de nouveaux, à notre image, dans un élan non pas de violence mais d’allégresse ? C’est en tout cas ce que je souhaite à tous ceux qui souffrent de la situation que nous vivons, en ce lundi de Pâques, symbole, pour les croyants du mythe chrétien, de résurrection.

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